mercredi 13 août 2008

Strange Fruit

« Primitive romantique et grossière, prisonnière de paroles de chansons débiles, femme trop grasse, trop paresseuse ou trop bête ». C’est ainsi que fut souvent qualifiée Billie Holiday (comme le rapporte Hilton Hals préfaçant l’ouvrage de David Margolick, Strange Fruit). De tous les poncifs racistes et sexistes, peu lui furent épargnés.

Au sein de son magnifique répertoire, Strange Fruit (1939) tient une place à part en évoquant, d’une manière inhabituellement frontale, les lynchages qui ont eu cours aux Etats-Unis.

Selon Angela Davis, Strange Fruit « a replacé la protestation et la résistance au centre de la culture musicale noire contemporaine » (Blues Legacies and Black Feminism: Gertrude Ma Rainey, Bessie Smith, and Billie Holiday, 1999)

Southern trees bear strange fruit,
Blood on the leaves and blood at the root,
Black bodies swinging in the southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.

Pastoral scene of the gallant south,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolias, sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh.

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.


Des arbres du Sud portent un fruit étrange,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir oscillant à la brise du sud,
Fruit étrange pendu dans les peupliers.

Scène pastorale du valeureux Sud,
Yeux exorbités, bouche tordue,
Parfum de magnolia doux et frais,
Et une odeur soudaine de chair brûlée.

Ce fruit sera cueilli par les corbeaux,
Ramassé par la pluie, aspiré par le vent,
Pourri par le soleil, lâché par un arbre,
C’est là une étrange et amère récolte.

traduction de Michèle Valencia

Cette chanson a été chantée pour la première fois au Café Society, seul club new-yorkais, en 1939, à ne pas pratiquer la ségrégation raciale. Et même là, à une époque où la chanson contestataire était presque inconnue, Billie Holliday craignait les réactions du public :

« La voilà donc qui sort [du Café Society] en hurlant : « Renie, j’ai essayé de le tuer, j’ai essayé de le tuer, j’ai essayé de… ». Je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui ne va pas, Lady ? ». Elle m’a alors raconté qu’il y avait ce type ‒ un Blanc de Géorgie, vous comprenez, un de ces « crackers » de Géorgie ‒ assis au premier rang en train de boire pendant qu’elle chantait Strange Fruit. Au moment où Lady allait sortir du club, il a braillé : « Venez ici, Billie ! ». Elle croyait qu’il avait l’intention de lui offrir un verre, mais il lui a dit : « Je voudrais vous montrer un “fruit étrange”, et… bon il a fait sur sa serviette un dessin parfaitement obscène, et sa façon de faire, c’était horrible ! Elle a alors attrapé une chaise, elle la lui a flanquée sur la tête et, avant d’en avoir fini avec lui, elle lui en a fait voir, parce qu’elle était devenue folle furieuse. Elle a attrapé ce bonhomme et l’a traîné dans toute la salle, je vous assure, si bien qu’ils lui ont dit ‒ le propriétaire et le videur du Café Society ‒, ils lui ont dit : « Allez-y, Lady. On va s’occuper de lui », et ils l’ont flanqué dehors. » Irene Wilson, autrice-compositrice, 1971.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Superbe morceau de la grande Billie, merci !

Sapitoverde a dit…

Il existe une très bonne bd sur Billie Holliday, de José Muñoz et Carlos Sampayo, deux argentins exilés politiques.

Votre blog est vraiment très bien, bonne continuation.

S.